Showing posts with label Style. Show all posts
Showing posts with label Style. Show all posts

Friday, May 1, 2009

L'amertume de l'exil: Andrei Makine


Recevoir un Prix Goncourt bien mérité, qui récompensât vraiment le talent, la langue et l’originalité, ce fut le cas d’Andrei Makine en 1995 pour son superbe roman, « Le testament français ».

Ce qui n’empêcha certes pas la critique littéraire de crier à l’imposture, et de traiter Makine de “métèque de la littérature française”. Certains auteurs dont l’œuvre est ainsi récompensée, disparaissent parfois sans jamais publier autre chose; d’autres enchaînent livre après livre, exploitant un filon ou une niche, diluant leur talent et leur style, au détriment de Dame Littérature. Quelques-uns résistent au temps, aux vagues qui font et défont la gloire littéraire, et écrivent sans chercher à plaire ou parfois même prêts à déplaire.

Makine demeure un cas particulier. Il a écrit treize livres; le quatorzième, « La vie d’un inconnu », est probablement la meilleure surprise de la rentrée littéraire de janvier 2009. On peut dire de Makine qu’il reste fidèle à son style, néo-classique s’il en est, loin des extravagances linguistiques de Perec ou Devos, stylistiques de Sarraute, et sémantiques d’auteurs allant de Houellebecq à la “trash littérature”. Il reste aussi fidèle à son sujet, à cette niche qu’il revendique comme personnelle, roman après roman, celle de la Russie Soviétique et des souffrances de l’homme (ou de la femme) sous ce régime totalitaire. Si son enthousiasme pour la France qu’il “choisit” en 1987 marque ses quatre premiers livres, voire même le très controversé cinquième livre “Le Crime d’Olga Arbélina”, petit à petit est apparue une deuxième tendance dans l’œuvre de l’écrivain, celle de l’amertume de l’exil, entamée dès "Requiem pour l’Est”. Par coups de plume bien acérée, Makine écorche, égratigne, tente de secouer cette France qu’il avait idéalisée et qu’il découvre n’être pas, n’être plus, et qu’il finit par dénoncer dans un pamphlet qui est aussi un réquisitoire, “Cette France qu’on oublie d’aimer”.

Son dernier roman, "La vie d’un inconnu", marque peut-être la synthèse des sentiments qui tourmentent l’auteur en la personne de son narrateur, Choutov, écrivain russe exilé en France, le double de Makine. D’un côté, l’amertume de l’exil volontaire dans un pays adoré, choisi, mis sur un piédestal, une « France éternelle » que l’auteur souhaiterait figée dans la splendeur de son passé historique mais qui évolue au gré des migrations, et de la langue, qui n’est plus celle de Voltaire, ni celle de Stendhal, car « aujourd’hui, la personne préférée des Français est un footballeur et non plus un poète » (p 38 Vie d’un Inconnu). Face à cette transformation du pays d’élection, et aigri par une histoire amoureuse impossible, le narrateur est pris d’un violent sentiment de nostalgie pour le pays qu’il a quitté et retourne à Leningrad, maintenant St Petersbourg, persuadé d’y retrouver son âme et l’amour de sa jeunesse, mais se retrouve de nouveau en exil - «Qui est-il ? Un Russe ? Mais passez bien habillé pour cet endroit. Un étranger ? Mais manquant de cette aisance qu’on sent au contact des Occidentaux. » (p89)-, ne pouvant comprendre ses anciens compatriotes retournés (au sens du « Retournement », excellent livre de Vladimir Volkoff) par la nouvelle Russie, qui « a copié ces modes occidentales et maintenant s’amuse à les pasticher. » (p72), alors « qu’autrefois un recueil de poèmes pouvait changer votre vie, mais un poème pouvait aussi coûter la vie à son auteur. Les strophes avaient le poids des longues peines derrière le cercle polaire où tant de poètes avaient disparu… » (p99)

Si le narrateur par deux fois exilé réssuscite, c’est grâce à Gueorgui Lvovitch Volski, le vieillard grabataire qui attend silencieusement qu’on le déménage, tant il gêne les nouveaux Russes que représente Iana car «quand on était jeunes, on n’avait pas le temps de parler avec les gens comme lui » (p75) et son fils Vlad, né à la chute du communisme, qui n’a donc pas grandi dans l’univers soviétique des Pionniers et des privations, et qui « parle une langue que Choutov n’a jamais entendue en Russie » (p93). Volski (Est-ce un jeu de mots sur Vronski, l’amant d’Anna Karénine ?) est un rescapé du régime totalitaire stalinien, un de ces personnages chers à Makine et qui font la grandeur humaniste de son œuvre (La fille d’un héros de l’Union Soviétique, La musique d’une vie, La femme qui attendait). Il a survécu au siège de Leningrad, il a survécu aux camps, il a survécu à l’atrocité et la folie du régime et des sbires de celui-ci : police secrète vous emportant en pleine nuit, interrogations, disparitions… Son histoire, au-delà de la parole historique, est aussi celle de son amour pour Mila, amour qui vécut, survécut, et mourut au rythme de l’histoire de l’URSS stalinienne. Un amour qui demeure après la mort de Mila, exemplaire par sa fidélité, et symbole aussi de cette Russie d’avant l’occidentalisation.

Grâce à Lvovitch, le narrateur « sait désormais que les seuls mots dignes d’être écrits surgissent quand la parole est impossible. » (p 288) et « qu’il n’appartiendra jamais à ce monde russe qui renaît maintenant (…) dans sa patrie. Il restera jusqu’à la fin dans un passé de plus en plus méprisé et de plus en plus inconnu d’ailleurs. Une époque qu’il sait indéfendable et où pourtant vivaient quelques êtres qu’il faudra coûte que coûte sauver de l’oubli. » ( p289)

Espérons que Makine survivra à ce double exil : l’exil volontaire qui s’avère difficile à vivre dans un pays qui semble bien loin de l’idéal qu’il s’en était fait, et l’exil intérieur de celui qui ne fut jamais prophète en son pays natal et ne peut plus le reconnaître, devenu lui-même, à 52 ans, monument historique d’une époque révolue.

Wednesday, February 18, 2009

Quand ma patience est mise à l'épreuve... Syngue Sabour Pierre de Patience, Goncourt 2008...

Deux ans de vie dans l’ex-URSS et je pensais avoir développé l’art de la patience et même de l’avoir poussé jusqu’au raffinement, pouvant endurer avec le sourire et sans grincer des dents, non seulement les queues interminables dans les magasins –là-bas ou ici quand on annonce une tempête !-, les grèves en France en novembre 2007 et les non moins longues queues dans le froid glacial –que dis-je ? Sibérien !- pour trouver un taxi –faute de transports en commun !-, mais aussi les mauvaises lectures, celles qui sont mal écrites, vides de sens, celles qui n’apportent rien ou très peu, celles qui prennent le lecteur pour …… (Remplir le blanc avec votre juron préféré), celles qui reçoivent un prix sans l’avoir mérité ou, -pire encore !-, celles qui reçoivent un prix, -mérité ou non- sans avoir la décence d’admettre, de reconnaître, avoir « emprunté », largement et libéralement, consciemment -ou inconsciemment ? On en parle, j’y crois moins…-, à un autre auteur.

Longue tirade qui en dit long sur l’état de ma patience alors que je viens de finir en deux heures (nul besoin de plus !) le dernier Prix Goncourt, Syngue Sabour - Pierre de patience, premier livre écrit en français par Atiq Rahimi, auteur afghan vivant en France depuis 1984.
S’il fait un clin d’œil à Verlaine page 78 « Il pleut. Il pleut sur la ville (…) leurs plaies », le lecteur averti en comprend l’hommage : après tout, Rahimi est un poète, de langue persane. Je ne lui nie ni ses qualités de poète, ni sa tragique épopée personnelle, ni celle encore plus tragique, de son pays d’origine, l’Afghanistan, un pays dont je fis la connaissance au travers des très belles pages du livre de Joseph Kessel, Les Cavaliers, et que je rêve de visiter depuis lors. J’en rêve tant que cela devient une obsession : j’ai pris fait et cause pour la liberté de ce pays depuis 1979, date de l’invasion soviétique, puis pour la liberté et les droits des femmes afghanes ; j’ai pleuré lors de la destruction des Bouddhas et j’ai même cru que justice allait enfin être faite quand, en 2001, les Occidentaux ont décidé d’aller y voir de plus près. Je n’ai évidemment pas manqué la somptueuse exposition dédiée à l’Afghanistan à la National Gallery of Art l’automne dernier et je lis tout ce qui me tombe sous la main sur ce pays : articles, blogs, poèmes et les superbes livres de Khaled Hosseini, The Kite Runner et A Thousand Splendid Suns.

Ce fut donc avec une joie à peine contenue que j’accueillis la remise du Goncourt 2008 à Atiq Rahimi, et que je commençai la lecture de son livre, sans d’autre préjugé que favorable, étant une fervente croyante en l’avenir de la langue de Voltaire grâce à la francophonie élargie, celle d’auteurs non francophones mais ayant fait le choix de la langue française, comme nous l’a si bien prouvé Andrei Makine.

Hélas ! D’originalité, le livre de Rahimi en contient peu ou prou : une certaine forme poétique (c’est un poète), mais dont la contemporanéité poussée à l’extrême, voulant passer pour de la sobriété ou du minimalisme, sert d’excuse à la facilité ; et une histoire de « caille » dans le pantalon du père de la narratrice, qui fait sourire et évoque la phrase que l’on entendait, enfant, -phrase à double sens s’il en est-, lors de la prise de photographies du temps où les appareils n’étaient pas digitaux : « Attention ! Le petit oiseau va sortir ! ».
La principale force de ce roman réside dans sa potentialité théâtrale : toute l’action se passe dans la chambre du mari inconscient, comateux, le reste (sous-sol, cour, rue) est invisible au lecteur, même si mentionné par le narrateur et le personnage principal. Ce livre sera facile à adapter au théâtre. Il rappelle aussi la pièce de théâtre d’Amélie Nothomb sur la guerre, Les combustibles. De ce fait, il aura alors au moins le mérite de mieux servir la cause des femmes afghanes (ou de toutes les autres femmes que la guerre : viols au Congo, en Bosnie, -et j’en passe- et les régimes politiques patriarcaux –d’Arabie Saoudite, du Pakistan, -et j’en passe là encore- détruisent ou soumettent). Mais il faudrait encore que l’auteur reconnaisse les emprunts littéraires qu’il a faits !

Atiq Rahimi a, à mon avis, largement emprunté à Khaled Hosseini . Le portrait qu’il fait du jeune de 16 ans, victime d’abus sexuels se trouve originellement dans The Kite Runner : le fils d’Hassan, Sohrab, devient l’objet du désir et des perversions sexuelles d’Assef, l’homme qui avait violé son père. Rahimi va jusqu’à décrire les bracelets de chevilles à clochettes, les habits de fille, les danses, une reprise presque verbatim d’une des scènes les plus dures du livre de Hosseini.
Quant au monologue de la femme dans le livre de Rahimi, là encore il apparaît comme la synthèse monologuée, et moins bien écrite, de la partie 3 du deuxième livre de Hosseini, A Thousand Splendid Suns. Magistrale écriture que ces chapitres au cœur du livre de Hosseini : chaque chapitre porte le nom de la femme qui parle, Mariam ou Laila, dans un mouvement d’alternance qui recrée l’art du dialogue. Là encore, l’histoire des deux femmes, de leurs souffrances, de leurs péchés aux yeux de la sharia ou de la morale, est reprise et condensée dans le dialogue /monologue qu’a le personnage principal de Pierre de patience avec son mari comateux.

Ajoutons à cela que le registre de langue est d’une facilité qui relève du français basique ou du manuel de conversation pour voyageurs étrangers : présent simple, peu d’imparfait, peu de passé composé et pas de futur ; des phrases elliptiques, tronquées, qui veulent passer pour de la stylistique, mais qui m’ont fait penser à cette autre mauvaise lecture, Julien Parme de Florian Zeller.

Mes soupçons se confirment que le monde de l’édition parisien souffre du syndrome des « victimes de la mode » et veut à tout prix imposer un certain style littéraire au moyen du diktat des critères d’écriture. Chaque maison a son style : P.O.L. ne publiera pas ce que publie Gallimard, et P.O.L se pose comme l’avant-garde face au traditionalisme. Ce même monde littéraire cherche à marcher dans les pas du grand frère américain et trouver l’auteur francophone de la nouvelle niche géographique littéraire en vogue : chacun son Afghan, comme avant chacun son Chinois -Dai SiJie en France, Ha Jin aux US. Et puis, couronner un livre qui ne le mérite pas, surtout si l’auteur est d’un pays en détresse, a l’avantage non négligeable de donner bonne conscience et une image d’altermondialiste. Comment peut-on tomber si bas ?

Monday, January 5, 2009

Les Déferlantes, de Claudie Gallay

Voilà un roman dont l’épaisseur laisse supposer qu’il obéit aux canons de la tradition littéraire classique… Quelle surprise, pour le lecteur ainsi prédisposé, de découvrir que l’écriture rappelle parfois Michel Déon dans Le taxi mauve, parfois Andrei Makine pour le traitement du narrateur ! Contre toute attente le style de Claudie Gallay exhibe une force peu commune, plus proche d’une écriture dite « masculine » que des écritures considérées comme « féminines » de Duras, Nothomb, Darrieussecq, Angot, Laurens ! Muriel Barbéry et Catherine Cusset seraient peut-être les auteures dont le style de Claudie Gallay se rapprocherait le plus. Les déferlantes, tout comme La haine de la famille ou Un brillant avenir, de Cusset, ou encore L’élégance du hérisson de Barbéry, font partie des livres que l’on n’oublie pas, qui procurent une émotion littéraire et personnelle intense.

Claudie Gallay écrit comme d’autres peignent : les descriptions minutieuses qu’elle fait des paysages de tempête, paysages de silence ou de souffrance que sont ces lieux battus par le vent et la mer autour de La Hague, arpentés par la narratrice, sont somptueuses. Elles témoignent aussi d’une extraordinaire capacité d’observation de la nature : le changement de la lumière, les jeux d’ombres de ciels chargés, les couleurs de la mer, les nombreux et divers oiseaux que la narratrice est chargée de recenser, dessiner, et surtout les effets concurrents d’une nature sauvage et solitaire sur les hommes et les femmes de La Hague, toutes ces descriptions replacent le lecteur dans une tradition littéraire ancienne, celle du terroir, peu ou malhabilement utilisée depuis l’avènement du roman d’introspection pseudo-philosophique dans la littérature française.

L’élément dominant de cette histoire trouble, c’est l’eau : un leitmotiv de « ciel bas et lourd » baudelairien, une pluie omniprésente même quand il ne pleut pas car toujours annoncée par l’un ou l’autre des personnages, et surtout la mer, les vagues, ces fameuses « déferlantes » du titre, qui n’apparaissent réellement que dans la tempête du premier chapitre. D’ailleurs le titre est extrêmement bien choisi : ce qui « déferle » dans la narration, ce ne sont pas tant les vagues que les histoires respectives de La Mère, du Vieux, de Florelle, de Lambert et de Lili, comme si la mer avait marqué tous les personnages du sceau indélébile de la fatalité. Elément féminin donneur de vie, la mer (jeu de mot inconscient ou conscient de l’auteure sur La Mère ?) est aussi porteuse de mort. Dans le roman, elle s’associe à cet autre élément liquide, la pluie permanente, et se fond avec elle et avec l’élément masculin « vent » en un tsunami destructeur. C’est en effet, la rencontre simultanée de ces forces de la nature qui engendre la destruction au fil des pages du roman. Destruction des âmes, car les haines rageuses qui animent les villageois, - au sens latin du terme (anima)- les ont éteintes.

Le tour de force de Claudie Gallay est d’avoir réussi la gageure de maintenir le lecteur en alerte grâce à une histoire palpitante : de l’isolation volontaire de la narratrice qui cherche à guérir, panser les plaies d’un amour « parfait », oublier sans l’oublier vraiment cet amant mort de longue maladie (on pense inévitablement à un cancer) à l’exposition des secrets, des amours et des haines qui hantent les personnages de La Hague, le lecteur passe du roman traditionnel au mystère quasi-policier sans heurt ni changement de champ et de registre lexicaux. Décor, actions, personnages, mythologie de la nature personnifiée (la mer, les oiseaux, le phare même), on est au sein d’une tragédie grecque sur bout de Cotentin, un Hauts de Hurlevent nouveau dans la bruyère normande. Si certains des personnages obtiennent la paix du pardon et, en ce qui concerne Le Vieux, font l’objet d’une rédemption qui n’est pas sans rappeler celle du très beau roman d’Henriette Jelinek, Le destin de Iouri Voronine (Grand Prix du roman de l’Académie Française 2005), d’autres, comme La Mère et sa fille, Lili, femmes délaissées, femmes trahies, demeurent haineuses, sans compassion ; le pardon leur est étranger, rendant toute rédemption impossible. D’ailleurs le lecteur est en droit de se demander si Claudie Gallay ne souffre pas d’un préjudice favorable aux hommes, tant le portrait qu’elle fait des femmes du livre est taillé au couteau vengeur. Même Morgane n’échappe pas à la critique et si ses formes voluptueuses font l’objet du désir et du regard des hommes, son prénom de fée rappelle celui de celle, Morgane La Fay, femme fatale par excellence, qui fit la chute et la perte de Merlin l’Enchanteur.

De même, les sculptures de Raphaël conjuguent au présent de narration non seulement les terres de La Hague au relief tourmenté sur lesquelles viennent s’échouer les bateaux pris dans la tempête, mais aussi les corps burinés et par les secrets et par la nature. Ce faisant, elles exposent au lecteur –en les transcendant- les souffrances des personnages, leurs mensonges, et leurs rêves. La description qu’en fait l’auteur au travers de la narratrice rappelle certaines sculptures de Camille Claudel, notamment Le Temps et La Vague. La présence d’un narrateur « accessoire », Monsieur Anselme, et à travers lui celle de la littérature française par la mention constante qu’il fait de Jacques Prévert, celle de Max, -métaphore christologique des Béatitudes-, de la Cigogne, ou d’Ursula ou même des chats du Vieux sont autant d’adjuvants d’un roman qui devient conte moral, avec une touche de fantastique lorsque, comme le dit Monsieur Anselme «la mort(…) [devient] l’imprévisible conséquence d’un geste d’amour ».

Certes il y a quand même quelques faiblesses dans ce pavé, faiblesses probablement dues tant à l’enthousiasme de l’auteure pour ses personnages qu’au mauvais travail de relecture de l’éditeur : anachronismes et illogismes de lieux gâchent le récit et embrouillent le lecteur ; certaines histoires parallèles comme le départ de Morgane pour Paris ne sont nullement nécessaires à l’histoire. Il est dommage aussi que la relation entre Morgane et son frère sculpteur Raphaël, -au nom d’archange-, à la limite de l’inceste, ne soit pas plus développée ; ou celle que Lili a pu partager avec son mari « absent », histoire conjugale qui semble s’inscrire en schéma psychologique récurrent de celle qu’ont vécue ses parents, Le Vieux et La Mère.

C’est une lecture sur plusieurs niveaux qu’offre ce roman de Claudie Gallay. La richesse et l’étendue de la culture de l’auteure –ou des recherches entreprises pour sa rédaction- ne sont plus communes aujourd’hui. Le lecteur n’est plus simple voyeur du narcissisme ambiant et exhibitionniste qui semble être la condition sine qua non des œuvres publiées par le monde littéraire parisien. Le lecteur d’un livre tel que Les Déferlantes se sent enfin purement lecteur, celui qui découvre, ravi, une histoire ayant un début, une fin et miracle ! un développement présentant fond et forme.

Sarah Diligenti ©2009

Thursday, January 17, 2008

Ames sensibles s'abstenir, Partie 1

Une fois n’est pas coutume, cette revue littéraire sera en français d’abord parce que les livres que je vais évoquer dans cette colonne sont des ouvrages français récents. Leur intitulé ne le laisse pourtant pas supposer et le lecteur est en droit de se demander pourquoi les auteurs ont-ils absolument tenu à leur donner un titre en langue anglaise.

Nous avons ainsi Hell de Lolita Pille, Teen Spirit de Virginie Despentes, le tout récent Prix Goncourt 2007, Alabama Song de Gilles Leroy, et des exemples plus anciens comme Not To Be de Christine Angot, American Vertigo de BHL et Windows on the World de Frédéric Beigbeder.

En ce qui concerne les deux derniers, je ne m’étendrai ni sur leur pédante rivalité, ni sur leurs prétentions philosophico politiques qui rappellent plus les salons des Précieuses Ridicules que les amphithéâtres fréquentés par un Michel Serres ou un Pierre-André Taguieff. BHL est loin d’être Tocqueville même s’il en a fort envie ! Je peux, à la rigueur, me flageller et admettre que Windows on the World se veut un hommage au restaurant du même nom, à son personnel, et aux clients que le hasard fit s’y trouver pour disparaître le 11 septembre 2001 lors de l’attaque contre le World Trade Center…Quel dommage que l’auteur ait, -une fois de plus est une fois de trop dans le cas de Beigbeder -, utilisé cette plateforme littéraire pour contempler son propre nombril lors de petits déjeuners qu’il prenait à la Tour Montparnasse en fantasmant sur les dernières minutes des victimes du 11 septembre !

Alabama Song est en partie excusable par le sujet même, donner voix à Zelda Fitzgerald, le femme de Scott Fitzgerald, auteur de The Great Gatsby, dont le destin tragique s’achèvera six pieds sous terre dans le cimetière de Rockville, celui-là même en haut de Rockville Pike…

Il n’en est pas de même de Lolita Pille et Virginie Despentes. Se laissent-elles manipuler par le jeu des « tendances » qui domine même le langage ? Ont-elle succombé à la pression de leurs éditeurs, eux-mêmes plus à l’écoute du chiffre de vente que de la qualité littéraire d’une œuvre ? Lolita Pille, dont l’autre livre s’appelle Bubble Gum, accumule les anglicismes dès la page d’accroche de Hell : « Je suis un pur produit de la Think Pink generation », écrit-elle, sans se demander si l’étiquette recouvre seulement les jeunes femmes, nouvelles cibles des études de marché, ou quelque chose de plus grave, comme la recherche sur le cancer du sein, par exemple. Il est bien beau de vouloir étendre son savoir, encore faut-il bien le posséder…La sur utilisation, à mauvais escient, de la langue anglaise et de termes qui ont une connotation culturelle précise dans le monde anglo-saxon, ne va de pair, dans ce premier livre de Lolita Pille, qu’avec la sur consommation de drogue dure de ces personnages, (J’ai laissé tomber très rapidement le compte des lignes de cocaïne, et du nombre de fois qu’est conjuguée l’expression « se taper une ligne »). Personnages dont la superficialité, accrocheuse et provocante dès les premières phrases (que je ne vous révèlerai pas), se veut une réécriture contemporaine du très beau, bien que scandaleux en son temps, livre de Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses. La narratrice, Hell, tente de regrouper en une seule personne Cécile (comme la jeune fille séduite par Valmont, elle tombe enceinte et, XXIème siècle oblige, avorte au lieu de faire une fausse couche), la Présidente de Tourvel et la Marquise de Merteuil. Si Hell excelle quelque part, c’est à se montrer au-delà des attentes qu’aurait pu entretenir Choderlos de Laclos pour sa Marquise, mais en moins raffinée. Quant à Valmont, sous les traits d’Andrea di Sanseverini, il paraît bien pâle. Son personnage est peu et mal développé ; il est vrai que l’auteur est une adolescente dont l’expérience de la vie, si elle est un tant soit peu proche de ce qu’elle écrit, n’est qu’une série de sorties mondaines sans autre but qu’ orgies de sexe et de drogue. Rimbaud écrit « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » ; Lolita Pille l’a pris au pied de la lettre. A cela s’ajoutent les escapades pseudo philosophiques qui sentent la classe de terminale et le malaise adolescent, mais un malaise qui date…car recourir aux chansons de Ferré, c’est ce qui se faisait au début des années 80 et encore ! Les emprunts à Baudelaire ne sont pas tous officiellement reconnus : Harmonie du Soir est bien mentionné en fin de livre, mais L’Invitation au Voyage a été oubliée alors qu’au chapitre 11, Andrea raconte : « Ma vie n’est que luxe, calme et volupté », un refrain célèbre que les amateurs du plus grand dandy de la poésie française reconnaîtront…

Teen Spirit de Virginie Despentes est d’un autre acabit : titre anglais certes, mais des personnages hauts en couleurs, même si ce ne sont plus celles du XVIème arrondissement. Le registre de langue, fleuri, rappelle Céline. L’auteur n’en est pas à sa première œuvre et on sent de suite la maturité de celle qui a vécu. Virginie Despentes dérange car elle nous renvoie toutes nos illusions sur la vie et l’amour, n’hésite pas à confesser qu’elle s’est prostituée aux débuts du minitel, et jette un regard proche du désespoir et de l’anarchie sur nos mesquineries quotidiennes. On peut ne pas agréer avec Virginie Despentes et mépriser son style, il n’en demeure pas moins qu’elle est l’image d’un féminisme nouveau, qui s’exprime haut et fort dans son essai King Kong Théorie. Le traitement littéraire de son personnage principal et narrateur, Bruno, est soutenu par les figures de style qu’il pense et prononce, mais cela ne le rend pas forcément sympathique. L’adolescente Nancy nous semble plus authentique que Hell, jusque dans ses comportements extrêmes alliés à un grand besoin de tendresse et d’amour. A la lecture de Teen Spirit, on reprend presque espoir…

Si ces deux livres ont un point en commun, c’est leur côté « littérature de camelote », pour laquelle les faiseurs de tendance utilisent le terme anglais de « littérature trash ». Or, le « trash », qu’est-ce que c’est réellement ? Des ordures, un objet sans aucune valeur, donc de la camelote, dont on peut disposer, c’est-à-dire jeter à la poubelle (« trash can »), au pire, une insulte, surtout s’il est apposé après « white », comme dans « white trash ». Certains prétendent que ce type de littérature n’est que la digne héritière de précurseurs comme Rabelais, Sade, Apollinaire ou Bataille, tout simplement parce que les champs lexicaux du sexe et du corps s’y expriment souvent vulgairement. Pour d’autres encore « trash » est synonyme de « réalité ». Ce qu’il y a de sûr, c’est que le lecteur de Hell peut se sentir souillé au fil des pages d’un tel livre…

© Sarah Diligenti Pickup December 2007